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07 novembre 2005

Une anecdote, une analyse, une réflexion

Une anecdote : alors que je travaillais pour une association d’éducation populaire, une journaliste d’un grand quotidien national m’appelle, pour me demander de lui trouver le témoignage de jeunes « des quartiers », montrant que la prise de position de Jacques Chirac contre la guerre en Irak a renforcé le sentiment patriotique des jeunes issus de l’immigration. Un peu interloqué, je lui demande de préciser. « eh bien oui, si l’on pouvait voir que les jeunes s’engagent davantage, dans les partis ou dans les associations, grâce à l’exemple qu’a donné Villepin à l’ONU, aux prises de position du président contre Bush, ce serait bien ». Je lui propose alors de lui trouver des dizaines d’exemples de jeunes qui s’engagent tous les jours, dans leurs quartiers, sur des projets de tous ordres (culturels, humanitaires, sportifs, environnementaux, etc.) « dans des associations de quartiers ? » « oui, par exemple » « ah non, elles sont toutes cornaquées par l’extrême gauche ! »

Lorsque Jacques Chirac s’est rendu compte, il y a six mois, sur un plateau de télévision*, qu’il ne comprenait plus rien à la jeunesse de son pays, il était un peu tard.

Une excellente analyse : celle d’Alain Touraine, dans une tribune du Monde intitulée « Les français piégés par leur moi national », qui va plus loin que moi. Pour lui, c’est l’universalisme lui-même, revendiquée par la France comme élément identitaire, qui est facteur d’exclusion. Non seulement parce qu’il accentue l’écart entre les promesses et les actes, mais aussi parce qu’il se donne un visage qui n’est jamais celui des différences, qui, elles, sont toujours rejetées. Il est donc tout à fait urgent de repenser l’efficacité de notre action en faveur de l’égalité, et contre les discriminations, quitte à bousculer un peu nos bons vieux principes.

Une réflexion enfin : opposer sécurité et prévention, ce n’est pas établir un choix politique, ce n’est surtout pas distinguer deux modes d’action possibles distinctifs de la droite et de la gauche. C’est surtout avoir une vision manichéenne, qui oppose « les bons qui veulent des sanctions contre les méchants » aux « méchants qui ne veulent pas punir les méchants ». En réalité, à gauche, à ma connaissance, personne n’est contre les sanctions pour ceux qui brûlent des voitures. En revanche, beaucoup, dont je fais parti (tous à vrai dire, je l’espère), considérons que s’arrêter là, c’est ne rien résoudre du tout, c’est même aggraver les choses, pour ne pas dire que c’est jeter de l’huile sur le feu quand c’est l’unique discours, parfois de façon calculée d’ailleurs. S’arrêter à cette opposition stérile, c’est une stratégie de droite pour entretenir le feu et garder son électorat au chaud en attendant les élections. C'est la stratégie théorisée, par exemple, par Bernard Accoyer, lorsqu’il en appellle à « un candidat populiste » (Nicolas Sarkozy bien entendu) en 2007, Au mépris de l’action efficace et des solutions concrètes. C’est de cela, dont la droite est comptable aujourd’hui.

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* Jacques Chirac : « Et on a l'impression qu'aujourd'hui on a peur. C'est un sentiment, je ne vous le cache pas, que je comprends mal, notamment de la part des jeunes qui s'engagent dans la vie et qui devraient précisément ne pas avoir peur. »

04 novembre 2005

Pour que Clichy-sous-Bois ne reste pas lettre morte

Ville_1 La violence ne s’excuse pas, mais elle s’explique. Et elle ne se combat pas seulement frontalement, dans un rapport de force où le plus fort doit affirmer son autorité sur le plus faible : elle doit également se prévenir, se contenir, s’apprivoiser. Au risque, sinon, d’engendrer une escalade ou de devenir chronique. C’est tout le danger contenu dans la politique que propose Nicolas Sarkozy.

Les idées sous-jacentes au discours répressif de Sarkozy ne doivent pas être occultées, car elles sont des non-dits parfaitement compris, à la fois par ceux qui les approuvent et par ceux qui les subissent. Ces idées, ce sont la culpabilisation (« la responsabilité individuelle des émeutiers est entière, ils sont les seuls coupables de leurs actes, ils sont à condamner sans autre forme de procès, s’interroger sur la motivation de barbares est inepte ») et le rejet (« pas de demi-mesure pour ceux qui ne veulent pas s’intégrer », « ceux qui se plaignent de ne pas être intégrés sont toujours suspects de ne pas en faire assez pour trouver leur place dans la société »). A ce compte, bon nombre de maux sociaux s’expliqueraient par le comportement déviant ou insuffisant de ces « étrangers », fils et filles (ou même petits fils et petites filles) d’étrangers, enfant d’une « immigration incontrôlée », « subie », qui « ruine notre pays, sème le désordre et le chaos dans nos villes et fait régner la peur dans nos foyers »*. L’implicite dans le discours sécuritaire, c’est le racisme, la désignation d’un bouc-émissaire sur le dos duquel on fête la réconciliation nationale. Et tant pis s’il n’y a pas de projet, ni même de volonté d’améliorer les choses, puisque « entre nous, on se comprend ».

Mais plus grave encore : lorsqu’il se double de la glorification du modèle social français, fait d’ « égalité des chances » et de « négation des particularismes », ce discours devient ignoble pour ceux qui, quotidiennement, subissent une violence non moins importante : les discriminations à répétition, dans le travail, les études, le logement, les loisirs… Comment veut-on, si l’on reproche à ceux pour qui toutes les portes sont fermées par avance, de ne pas en faire assez, que la pression ne monte pas dans la cocotte ? Ajoutons à cela la stigmatisation de la religion, suspecte d’archaïsme à minima, de terrorisme à maxima, ajoutons à cela la relégation sociale et géographique, ajoutons à cela le cadre de vie détérioré et l’arrogance d’une société qui s’interroge sur elle-même (mais pas au-delà du périph) mais vit dans l'opulence, ajoutons à cela le complexe d’une histoire coloniale toujours pas assumée, sans laquelle les racines d’une bonne partie de la population sont tronquées : l’égalité des chances n’existe plus que pour ceux qui ont des chances, et la négation des particularismes s’apparente rapidement à de la glorification identitaire.

Face à cette situation, le rôle des travailleurs sociaux, des éducateurs et des acteurs associatifs ne pouvaient déjà souvent, au mieux, qu’être palliatif : pacifier, canaliser, à défaut de pouvoir solutionner. Alors si, en plus, on menait campagne, comme l’a fait le gouvernement Raffarin, pour l’engagement bénévole et le dévouement, tout en supprimant les emplois jeunes et en réduisant les subventions, autant dire qu’on chargeait la barrique de poudre.

La droite au gouvernement, qui vient de nier ces problèmes avec une superbe arrogance en continuant à stigmatiser les fauteurs de trouble, tout en refusant de reconnaître la gravité de la situation, et en se chamaillant sur fond de querelles de personnes, porte la responsabilité d’anéantir tous les efforts de ceux qui, quotidiennement, travaillent à la pacification des quartiers et cherchent des solutions pour lutter contre les discriminations.

Alors oui, il faut, enfin, se saisir de la question des discriminations à bras le corps, comme d’une priorité absolue. Alors oui, il faut repenser un soi-disant modèle d’intégration dont la principale réussite, aujourd’hui, est une situation quasi ségrégationniste. Alors oui, il faut enfin dire quelle est la part de la société dans l’échec de l’intégration. Lionel Jospin avait peut-être été naïf, en pensant que l’emploi suffirait à résoudre la question : mais peut-être son erreur n’était-elle pas tant de ne pas s’être attaqué à l’insécurité, que ne de ne pas avoir été assez efficace dans la mise à terre des discriminations. S’il y a une chose à médiatiser en urgence, c’est moins l’omniprésence des forces de polices et la multiplication des contrôles au faciès, qu’une détermination sincère à trouver des solutions concrètes pour une égalité véritable.

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*Pour s'assurer que ces arguments ne sont pas la caricature de ceux qui les emploient, il suffit de lire cette tribune, à proprement parler inqualifiable, parue dans le Figaro ce matin.

03 novembre 2005

Le roi de la récup

ChiracIl avait fait de la fracture sociale son cheval de bataille en 1995, et avait enfourché  l’insécurité avec la même arrogance en 2002 : sans aucune solution, mais avec la certitude de monopoliser le débat.

Aujourd’hui, Jacques Chirac revient en force, avec le dialogue cette fois, slogan opposé aux violences urbaines de Clichy. Epaulé par Villepin, Chirac joue l’une de ses partitions favorites, celle qui lui a le mieux réussi jusqu’à présent : combattre l’opposition… dans son propre camp, et faire croire que le clivage politique véritable se situe entre une droite dure (Sarkozy ou Le Pen) et une droite sociale (qu’il prétend incarner).

Pourtant, la politique de son lieutenant est aux antipodes des intentions affichées : s’abriter derrière la HALDE (qui en réalité est une commande européenne aux Etats membres) ne suffit pas à masquer le désengagement du gouvernement de la politique sociale et de la politique de la ville. Le formidable travail que réalisent les associations d’éducation populaire dans les quartiers, et que salue, ce matin encore, Michel Wieviorka dans son excellente tribune du Figaro, est plus que jamais menacé par les restrictions budgétaires et les diminutions de subvention qu’impose le gouvernement Villepin. A tel point que les grandes fédérations d’éducation populaire sont contraintes aujourd’hui à organiser la fronde.

Sur les violences urbaines attisées par Sarkozy, comme sur la politique sociale démantelée par Chirac-Villepin, il est plus que temps de demander des comptes.

02 novembre 2005

Qui sème la haine...

Sarkozy_4Nicolas Sarkozy est l’homme de tous les amalgames. Nul doute que lorsqu’il parlait des « jeunes » qui se réunissent dans les cages d’escalier, il fallait entendre « voyous », « racaille ». Et nul doute que lorsqu’il parle des « voyous », de la « racaille » des quartiers qu’il faut « nettoyer au karcher », une bonne partie de ceux qui l’écoutent entendent « arabes », « noirs », « étrangers ».

A plus forte raison lorsqu’il pense contrebalancer son discours de radicalité par des propos mielleux, aussi hypocrites qu’inconsistants dans sa bouche : vote des étrangers, place de l’Islam dans la République, rôle moralisateur des religions, rôle social des communautés… En pensant contrebalancer, il lie, il associe dans les pensées. Comme si un casseur était si indissociablement lié à l’islam que seul l’islam puisse le ramener dans le droit chemin…

Sarkozy, aujourd’hui, fait de l’islam un paravant pour les casseurs, et des casseurs un alibi pour l’islamophobie. Sous l’ambition présidentielle, Sarkozy a couvé un feu de haine. Si seulement il pouvait être le seul à récolter la colère…

27 octobre 2005

L’enjeu du congrès du centenaire

Congres_le_mans_1 Quel sera le véritable enjeu du congrès du centenaire, au Mans, les 18, 19 et 20 novembre prochains ? Comme toujours serait-on tenté de dire : un enjeu de méthode. A la fois essentiel et pas complètement décisif. Comme le note Alain Bergougnoux dans l’excellente analyse qu’il déploie, avec Gérard Grunberg, dans une tribune du Monde daté du 22 octobre, il s’agit de trancher entre un « néojospinisme » qui veut continuer à mettre en conformité les actes et les paroles, et un « néomitterrandisme » qui pense que la reconquête du pouvoir justifie bien quelques excès de promesses et une course à la gauche de la gauche. Comme d’habitude, nos débats sont pris dans une tension forte entre, d’une part, la nécessité de préserver les enseignements tirés de l’exercice du pouvoir et, d’autre part, la tentation de se servir d'un discours plus facilement tapageur. Ca ne laisse pas beaucoup de place à la refondation des repères socialistes autour du réformisme et d’un nouveau modèle social-démocrate. C’est bien, d’ailleurs, la volonté de certains, et les véritables bénéficiaires de la lenteur qui en résulte pour nous sont bien ceux qui contestent la nécessité d’une action gouvernementale pour la gauche. Sans peut-être le vouloir véritablement, puisqu’ils font ça au nom d’une stratégie de reconquête du pouvoir, ceux qui prônent le virage à gauche au nom de l’unité de la gauche se rendent coupable, à mon sens, d’une régression idéologique grave. Ils font croire qu’au final, attendre pour reconquérir le pouvoir et renverser définitivement la droite vaudrait peut-être mieux qu’exercer le pouvoir le plus tôt possible pour transformer la société autant que faire se peut et aussi profondément que possible. Pour moi, être de gauche, c'est améliorer au plus vite tout ce qui peut l'être en vue de la justice sociale et de l'égalité, et non préférer la promesse du meilleur à de réels changements.

Mais, plus largement, si l’on ne définit pas ce qu’est l’horizon du socialisme, ses objectifs précis et les moyens de son action, comment pense-t-on pouvoir fixer réellement une méthode pour reconquérir le pouvoir ? On aurait bien aimé, pour marquer les esprits, un enjeu plus fort, tel que le réclamait le même Alain Bergougnoux, le 22 avril dernier, lors du colloque « 1905 – 2005 : cent ans de socialisme » : « Faire "oublier" 1905 serait peut-être, après tout, un programme qui vaille la peine d’être présent à notre esprit pour s’installer dans le nouveau siècle, dans des conditions moins précaires que nos prédécesseurs dans l’ancien ! » Autrement dite: moins de tensions entre les actes et les discours (mais également entre les différentes stratégies de prise de pouvoir et d'unité de la gauche), et plus de projet, de contenu, de choix de société.

Il faudra attendre ; ou bien y travailler…

Ours_1

En attendant justement, pourquoi ne pas lire (ou relire) les repères historiques donnés sur le site de l’Office Universitaire de Recherche Socialiste (OURS) concernant les congrès socialistes ?

25 octobre 2005

Centenaire de la Fédération Protestante de France

Croix_huguenote_2 La Fédération Protestante de France, elle aussi, fête ses cent ans (ce qui n’est pas, on s’en doute bien, un pur hasard), et s’invite dans le débat sur la loi de 1905, par la voix de son président, Jean-Arnold de Clermont. Il faut dire qu’elle réussit le tour de force d’avoir été, au moment de la séparation des églises et de l’Etat, favorable à la loi républicaine, et d’être désormais sensible aux propositions de toilettage, comme le montre cette réflexion de 2002 accompagnée de propositions. Le statut de cette religion, relativement récente, très longtemps persécutée, en conflit avec l’église catholique jusqu’après la seconde guerre mondiale, et toujours minoritaire, confère à son expérience un intérêt certain.

Intéressante également : l’analyse d’Henri Tincq, catholique libéral, sur la « "protestantisation" de fait de l'Eglise catholique ».

24 octobre 2005

Loi de 1905 : Sarkozy récidive aussi

Laicite_1905_lerireSur la loi de 1905 aussi, Sarkozy récidive, en demandant de l’ « adapter (…) à la réalité du temps », c’est-à-dire de prendre en compte l’apparition de l’Islam dans le paysage cultuel français. Les choses se précisent, puisque le ministre de l’Intérieur a déjà confié à Jean-Pierre Machelon une commission chargée d’apporter des solutions précises. La riposte du tandem Chirac – Villepin ne s’est pas faite attendre : le premier demande de ne pas remettre en cause un texte qui a si profondément contribué à la paix civile, tandis que le second invite à ne pas « ouvrir la boîte de Pandore. »

On comprendra le petit plaisir que s’est offert François Hollande, même si sa position ne fait pas beaucoup progresser le débat.

22 octobre 2005

Les femmes dans la vie publique: encore un effort !

Vote_des_femmesAutre commémoration, dont on aimerait bien qu’elle soit en rapport direct avec les deux qui font l’objet de ce blog : il y a soixante ans, le 21 octobre 1945 précisément, les françaises votaient pour la première fois lors d’une élection nationale. Et par pour n’importante quelle élection : il s’agissait de désigner la Constituante qui allait remettre la République sur pied, après la seconde guerre mondiale.

Dans ce domaine, où la France est plus facilement donneuse de leçons que du bon exemple, puisqu’elle figure parmi les derniers pays occidentaux à avoir accorder ce droit aux femmes, des progrès restent encore à accomplir. Ainsi, hier également, paraissait une étude de l’INSEE, intitulée « Le sous-emploi concerne 1,2 million de personnes », qui révèle que le sous-emploi concerne 8,5% de femmes, contre seulement 2% d’hommes.

Salome_zourabichviliEt puis, clin d’œil amusant de l’histoire : et si, finalement, la première femme française chef d’Etat était… géorgienne

19 octobre 2005

Place de la religion : Sarkozy récidive

Sarkozy_3 Un an après son livre sur la question religieuse, Sarkozy récidive : lors de son audition par l’Académie des Sciences Morales et Politiques, le 19 septembre dernier, il a réitéré ses propos sur le rôle de la religion : éducation au bien et au mal, seul accès au droit à l’espérance, encadrement de la jeunesse des banlieues, mission d’apaisement social… Pour notre ministre des Cultes, il y a bien deux Frances : celle de ceux qui ont la chance et le privilège de croire, et celle de ceux qui se sont fourvoyés sur les mauvais chemins de la vie…

Vous pouvez voir sa conférence sur le site de l’ASMP, ou la lire sur le site du Ministère de l’Intérieur.

17 octobre 2005

Et la HALDE fut !

Louis_schweitzer

La HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) se met en route. Installée le 23 avril dernier, cette autorité indépendante (mais dont les membres sont nommés par des instances qui, aujourd’hui, sont toutes dirigées par la droite) est l’application directe de l’article 13 de la directive européenne 2000/43 du 29 juin 2000. Son président, Louis Schweitzer, invité d’un chat sur lemonde.fr le 6 octobre dernier, révélait l’ampleur de la tâche qui l’attend dans l’assistance qu’elle doit fournir aux victimes de discriminations : déjà 732 plaintes enregistrées, soit 10 par jours. Sans croissance du rythme des dossiers déposés, la HALDE aura donc à traiter 3.000 plaintes par an. Espérons qu’elle disposera de moyens à la hauteur de l’objectif affiché, de manière à réaliser également les testing annoncés par M. Schweitzer…