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23 février 2005

Mémoire de l'esclavage et du colonialisme

Reunion_esclavagePar-delà les propos infâmes, condamnables et surtout pitoyables de Dieudonné (qu’ils concernent la Shoah elle-même ou bien sa commémoration ne change rien à l’affaire), il existe une vraie difficulté à faire vivre la mémoire de la période coloniale et des crimes de l’esclavagisme. Christiane Taubira, invitée de RFI matin aujourd’hui, le rappelait dans une remarquable interview (téléchargeable ici). L’auteur de la loi reconnaissant que l’esclavagisme est un crime contre l’humanité y expose ses propositions pour faire vivre cette mémoire, sans laquelle des millions de citoyens français vivent avec une identité tronquée. Car, hormis des initiatives louables, mais éparses, comme, en ce moment, le cycle « colonies » du Forum des images, ou le prix Sénat Junior sur l’abolition de l’esclavage, aucune grande manifestation n’est l’occasion d’une reconnaissance digne de ce nom, de la part de l’Etat français, de ces pages ténébreuses de son histoire. Histoire trop lointaine que celle de l’esclavage ou trop proche que celle des colonies ? C’est donc à notre génération de s’en saisir !

A lire également: cette tribune de Libération, "Nous sommes tous des juifs noirs", ainsi que la note de Pierre Kanuty.

22 février 2005

L’enseignement du fait religieux à l’école

Vendredi dernier, l’enseignement du fait religieux à l’école a été l’objet d’un amendement – adopté en première lecture – au projet de loi pour l’avenir de l’école, au terme d’un débat relativement consensuel. L’objet de l’amendement est, « dans le respect de la liberté de conscience, et des principes de laïcité et de neutralité du service public, d'organiser dans l'enseignement public la transmission de connaissances et de références sur le fait religieux et son histoire ». Le fait religieux deviendrait ainsi, sinon, une matière, un enseignement à part entière. Pour son auteur, Jean-Pierre Brard, « l'analphabétisme religieux des jeunes est patent. C'est l'une des causes de nos difficultés à développer le mieux vivre ensemble, à l'école et dans la société. » Jean-Pierre Blazy a eu beau dénoncer les dangers que représente, en la matière, le fait de décider d’une telle option de société au détour d’un amendement, et sans plus de considération pour la formation des enseignants chargés de dispenser cet enseignement, le consensus semblait large pour reconnaître que le défaut de culture religieuse participait largement à la diffusion de l’intolérance. Qu’en pensez-vous ?

21 février 2005

Vers un nouveau pacte européen ?

Oui_2 Il y a des W.E. qui redonnent espoir. Alors que, la semaine dernière, les affiches socialistes commençaient à fleurir sur les murs de France, annonçant un splendide « OUI » en 20 langues, les socialistes ibériques pressentaient de larges victoires.  

En Espagne, le Traité constitutionnel a obtenu près de 77% des suffrages. Belle image que ce pays, entré dans l’Union européenne en 1986, à peine plus de dix ans après la chute de Franco, et où la politique européenne de Cohésion a permis un rattrapage économique exemplaire. Il y a un moins d’un an, la victoire de José-Luis Zapatero précédait de peu celle de 21 régions socialistes françaises.

Elle précédait également celle des socialistes portugais qui, hier, ont pour la première fois de leur histoire acquis la majorité absolue au Parlement. Avec près de 60% des suffrages, la gauche portugaise a suivi la voie d’une alternance qui semble confirmer un large tropisme vers la gauche de l’électorat européen.

La reconquête est donc peut-être bien en marche. Elle doit appeler toute notre vigilance. Elle doit être emprunte d’une très grande exigence.

En 1998, 11 des quinze 15 Etats alors membres de l’Union européenne étaient dirigés par des gouvernements socio-démocrates. Cette large majorité aurait pu permettre des réalisations à la hauteur des espoirs de l’électorat de gauche. Il n’en a rien été. Les gouvernements d’alors n’ont pas saisi le coche pour changer de direction, pour rompre avec la méthode intergouvernementale (qui veut en réalité dire négociations pour la préservation des intérêts nationaux). Ils ont failli par paresse et par attentisme, certains que la croissance économique de l’époque suffirait à résoudre les difficultés sociales du vieux continent.

Les débats sur le Traité constitutionnel, ainsi que la première élection pour la présidence du Parti socialiste européen, qui a vu la victoire du fédéraliste Poul Nerup Rasmussen, ont peut-être donné aux socialistes européens les armes qui leur manquaient : la conscience d’une forte attente politique de la part des citoyens européens ; un parti uni, décidé à faire collaborer toutes les forces progressistes que compte l’Europe. Notre devoir, à nous socialistes français, est de nous inscrire résolument dans cette démarche, seule voie possible pour construire l’Europe sociale que nous appelons de nos vœux.

18 février 2005

Ouverture des hostilités commémoratives

Vous pouvez choisir de subir l’alternative entre le rétrograde Sarkozy et Raffarin le conservateur, l’un voulant revenir sur la loi de 1905 pour renouer une alliance sacrée entre le religieux et le politique, au risque de la « guerre des dieux », l’autre refusant d’équilibrer les cultes, au nom de l’édifice séculaire de la laïcité. Le Premier ministre, dans sa tribune dans le journal La Croix de lundi, redonnait des points de passéisme à son ancien ministre des Cultes : « Une évolution législative en ce domaine ne pourrait être partielle : toucher à une partie de l’édifice - fût-ce avec des intentions louables - conduirait immanquablement à des réactions qui ébranleraient tout notre système. » Autant traduire, pour ceux qui n’ont pas La Croix avec leur croissant : si vous, lecteurs catholiques, vous ne voulez pas perdre vos prérogatives de culte le plus aidé de France, abstenez-vous de suivre le président de l’UMP.

Ou bien vous pouvez vous adonner à la riche lecture des tribunes un peu plus consistantes qui fleurissent cette semaine, avec le lancement des cérémonies officielles de commémoration de la loi de 1905.

Michel_wieviorka_1 Michel Wieviorka, dans Une solution pour intégrer l’islam dans la société (Le Figaro de mardi), critique une vision de la laïcité qui serait devenue conservatrice : « aujourd'hui, beaucoup y voient un recours face aux menaces qui pèsent, ou qui pèseraient, sur les institutions ou sur l'identité nationale. » Il se livre ensuite à une critique a posteriori du contexte de la loi du 15 mars 2003, accusée de n’avoir «  pas favorisé le dialogue avec les citoyens français de confession musulmane, [de ne pas s’être] pas caractérisé par des efforts pour faire preuve de pédagogie et d'explication, ne serait-ce qu'à propos de l'application de la loi ».

Jean_arnold_de_clermont Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération Protestante de France, dans 1905-2005, l’Etat face aux Eglises (Le Monde daté du 15 février), pose la question du pluralisme et de son évolution en un siècle : « Aujourd'hui, la loi de 1905 ne doit-elle pas être adaptée à une nouvelle configuration religieuse où, aux quatre cultes reconnus par le Concordat et les articles organiques, toujours en vigueur en Alsace et Moselle, à savoir les cultes catholique, juif, luthérien et réformé, se sont ajoutés les cultes orthodoxe, musulman, évangélique et pentecôtiste, et des cultes orientaux, dont le bouddhisme ? »

Antoinre_sfeir_1Enfin, signalons deux tribunes qui plaident pour un islam occidental, moderne et déconnecté de toute pression extérieure : Manifeste pour un islam européen, par Abdennour Bidar, dans Le Monde du 14 février, et Au nom de la citoyenneté !, (Le Figaro du 14 février) par Antoine Sfeir (qu’on ne présente plus, surtout lorsqu’on regarde Arte).

15 février 2005

Dérapages contrôlés, glissade collective

Par petites phrases interposées, l’on assiste à une drôle de partie de billes…

Mouloud_aounit C’est d’abord Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP, qui veut interdire les blasphèmes. Comme l’on n’avait jamais été aussi loin dans la récupération des victimes de l’islamophobie, et que M. Aounit aime bien, depuis quelques temps, repousser les frontières, il a carrément décidé d’aller chasser sur les terres du fondamentalisme. Quitte à oublier, pour un temps ou pour toujours, la lutte antiraciste et l’association qu’il dirige.

C’est ensuite le pape qui pousse son offensive, je n’y reviens pas.

Roger_cukierman C’est enfin Roger Cukierman, président du CRIF, qui constate « une incompatibilité entre la politique extérieure de la France et la politique intérieure de lutte contre l’antisémitisme. » Comme s’il y avait un lien de causalité ; comme si les enjeux sociaux conditionnaient notre diplomatie, ou pire : comme si les conflits étrangers devaient menacer notre cohésion sociale. Comme si, aussi, les dignitaires communautaires juifs de France étaient les garants des bons égards du gouvernement français envers le gouvernement d’Israël, et qu’il n’y avait pas d’ambassade d’Israël en France.

Troublantes impressions : la première est que, devant les faiblesses du modèle français, devant les interrogations persistantes sur la place des religions et le rôle de la laïcité, chacun réarme son canon pour assiéger le premier la bastide. La seconde est que, non content de fouler au pied tous les principes républicains, chacun les détourne pour son propre compte, sachant la riposte presque impossible. La troisième est que l’absence de sens des responsabilités et de la mesure de la part de ces éminents représentants rend problématique la présence d’interlocuteurs fiables.

Bref, si vous voulez mettre à mal l’âge du pluralisme dont parle Jacqueline Costa-Lascoux, continuez ainsi !

14 février 2005

Les trois âges de la laïcité

Jacqueline Costa-Lascoux, Hachette éd., 1996

CostalascouxJacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CEVIPOF, membre du Haut Conseil à l’Intégration, ancien membre de la commission Stasi et ancienne présidente de la Ligue de l’Enseignement, livrait en 1996 une histoire synthétique et problématique de la laïcité. Selon elle, « à l’exemple des droits de l’homme, la laïcité s’est développée à travers trois générations de droits, caractérisés par trois concepts clés : la séparation, la neutralité, le pluralisme. » Ces trois concepts continuent à faire question et à agiter le débat de société sur la place de la religion. « L’exigence éthique et le besoin de continuité historique, l’une et l’autre liée dans une interrogation sur les identités collectives, sont désormais au cœur des débats sur la laïcité. Tout se passe comme si, l’idée abstraite de laïcité ayant été adoptée – en France les hauts dignitaires religieux ne s’y opposent plus –, le procès portait sur sa valeur heuristique pour répondre au « désenchantement du monde » et à la « fracture sociale ». Autrement dit, promouvoir et faire vivre la laïcité, est-ce la bonne solution pour répondre aux défis spécifiques de notre époque ? Visiblement oui : « la laïcité aujourd’hui est pensée en terme de liberté d’expression. Elle est moins une indifférence de l’Etat aux religions qu’une reconnaissance de la pluralité des convictions, confessionnelles ou rationalistes. » Elle pourrait même séduire une Europe confrontée à l’intégrisme religieux et mise en demeure d’innover en matière de politique sociale.

13 février 2005

Quand Rome vante la laïcité…

... c’est pour demander aux fidèles d’intervenir, en tant que tel, sur la place publique.

Garde_suisse_1Manifestement, la lettre adressée par le Vatican aux évêques français, vendredi dernier, sur le thème de la commémoration de la loi de 1905, souffle le chaud et le froid. D’un côté, elle reconnaît la pacification des relations entre l’Eglise et l’Etat, et l’attachement des français pour la loi de 1905 ; de l’autre, elle invite les croyants à user de leur influence auprès du pouvoir et à faire entendre un peu plus leur voix dans le débat démocratique. La papauté ne se résout pas au confinement de la religion dans la sphère privée, et réclame une éducation de la jeunesse qui fasse la part belle à la spiritualité. C’est la même position, trait pour trait, que celle développée par Nicolas Sarkozy dans son livre, qui doit se réjouir de ce renfort en haut lieu. Pas l'évêque d'Angoulême...

12 février 2005

« Un bac Henri IV et un bac Sarcelles »

Tel est le propos d’un jeune lycéen en colère.

LycensPourquoi le mouvement de protestation des lycéens prend-il une telle ampleur devant un texte aussi minable, si minable que son premier pourfendeur s’appelle Jean-Louis Debré ? Si minable que le Ministre de l’éducation a dû revoir sa copie, sous les biffures du Président du Conseil constitutionnel, avant même d’en défendre la première ligne ? L’on se souvient d’un Fillon aux allures de fort-en-thème, jeune premier de la classe UMP, qui imposait "sa" réforme des retraites aux manifestants défaits, en 2003. L’on voit désormais un cancre, un rien morveux, qui conteste les sanctions de ses aînés et se fait déchirer son devoir par des lycéens en colère…

Je passe sur une première hypothèse : l’apprenti-ministre Fillon, qui rêvait de voir son talent reconnu par le censeur élyséen, fait la grève du zèle en plongeant son surveillant d’étude de Matignon dans l’embarras législatif. J’en viens à l’essentiel : les lycéens, qui savent pertinemment que leur avenir se joue sur les bancs du lycée, ne peuvent tolérer que des ministres frustrés se vengent de leurs ambitions personnelles sur leur dos.

Cette réforme était annoncée en grande pompe comme un remède à la déliquescence d’un système scolaire qui n’est plus intégrateur du tout. On se retrouve avec un torchon. Lorsque les lycéens dénoncent « un bac Henri IV » qui vaut plus qu’ « un bac Sarcelles », ils ne parlent pas des effets d’une loi : ils parlent, sans trop en avoir conscience peut-être, d’une réalité qui existe d’ores et déjà, pour les employeurs et pour les grandes écoles, pour leur avenir professionnel et pour leur devenir social. Et ils enragent qu’un ministre se foute aussi ouvertement de leur gueule, alors que la société en est déjà à débattre de discrimination positive. Alors qu'on leur parle, le dimanche après-midi, de "positive-attitude"...

11 février 2005

Interdire Le Pen

Dsk Dominique Strauss-Kahn, qui avait été le premier à appeler à voter Chirac au soir du 21 avril, veut proposer d’interdire Jean-Marie Le Pen d’élection.

L’idée réussit le tour de force d’être à la fois séduisante et dérangeante. Séduisante, parce que le consensus public sur la condamnation du personnage, de ses propos, de sa dangerosité est suffisamment fort pour ne pas voir d’obstacle de principe à son bannissement. Dérangeante, parce que l’idée de démocratie s’accommode mal des exclusions, des interdictions, des privations de liberté. Et l’on a beau dire que se prémunir de ce qui menace est salvateur, la petite mécanique de la démocratie semble suggérer l’inverse : la démocratie n’est solide que si elle est menacée ; confortablement installée dans son propre pouvoir, elle risquerait de dériver dans l’indifférence générale, jusqu’à sombrer dans la tyrannie la plus profonde. C’est en tout cas la prophétie de Tocqueville

Le Pen servirait donc la démocratie en lui servant tout à la fois de repoussoir et d’exutoire. Ce serait d’un côté l’épouvantail facile à agiter, d’un autre côté la petite parcelle de contestation primaire encore tolérée.

Seulement – et ce n’est pas uniquement parce que le jeu a mal tourné un certain jour d’avril 2002 – la petite mécanique de la démocratie a ses faiblesses. Le Pen outrageant l’histoire et injuriant la mémoire de millions de victimes, mais libre de se présenter au suffrage du peuple et fort d’un certain succès électoral, légitime à la fois la barbarie qu’il promeut et la contestation de la démocratie qu’il défend. Il banalise donc l’horreur, il la rend acceptable ; il favorise le rejet des valeurs républicaines en en montrant de l’intérieur les faiblesses ; il décrédibilise une démocratie dont il se moque mais qui semble lui donner raison en n’arrivant pas à le faire taire.

Serait-ce donc faire preuve de lâcheté ou de faiblesse que de l’interdire ? Risquerait-on de franchir un premier pas vers la remise en cause de libertés fondamentales ou de grands principes républicains ? Ne réaffirmerait-on pas au contraire que la démocratie est fragile, que s’y attaquer est dangereux, que ne pas la défendre est suicidaire ?

09 février 2005

Socialisme et Démocratie II

Doit-on se réjouir d’une forte mobilisation pour la défense des 35 heures ? Non, si l’on considère qu’elles sont menacées ; oui, si l’on considère qu’elles ont été appropriées par ceux à qui elles étaient destinées ; non, si l’on considère que ceux-là mêmes qui les défendent aujourd’hui, pour la plupart les critiquaient lorsqu’elles ont été conçues, et ont par conséquent leur part de responsabilité dans la présence de la droite au pouvoir ; oui, si c’est la voie d’une nouvelle alliance à gauche pour une reconquête.

L’autonomie syndicale, telle qu’elle s’est instituée en France, demeure à la fois une esbroufe intellectuelle et un contresens historique. Deux formidables ambitions en font les frais : un syndicalisme véritablement protecteur ; un progrès social désireux de résultats réels.

Amiens1906

Dilemme que cette spécificité gauloise : la Charte d’Amiens, qui fonde une soi-disant indépendance syndicale dont l’unique effet est un droit de critique sans limite, un pouvoir d’inconséquence sans pareil, une liberté d’intrusion dans la vie politique sans contrepartie, et par conséquent, surtout, une éternelle division de la gauche.