Marcel Gauchet, éd. Gallimard, 1998
« Nous sommes sortis de l’ère de l’autonomie* à conquérir contre l’hétéronomie*. Cela parce que la figure de l’hétéronomie a fini de représenter un passé toujours vivant et conséquemment un avenir toujours possible. L’intégration des religions dans la démocratie est consommée (…) Cela change de fond en comble les horizons et les conditions d’exercice de la démocratie. La politique a perdu l’objet et l’enjeu qu’elle devait à son affrontement avec la religion. (…) Sous cet angle, la redéfinition de la démocratie à l’œuvre depuis un quart de siècle participe bel et bien du même processus que la désagrégation du socialisme réel. (…) Les deux phénomènes (…) relèvent d’un déplacement fondamental du croyable, qui a ruiné, ici, la vraisemblance de l’idée communiste à l’énigme de l’histoire et défait, là, le sens de l’aspiration au commandement de soi collectif. L’expérience ne laisse pas d’être déconcertante. » (Folio, pp. 86 - 89)
Trois analyses elles-mêmes déconcertantes dans ce passage :
1° la religion ne représente plus, dans notre société, un repoussoir devant lequel la liberté se conquière. Parce que la société a fini de se désacraliser, la religion est comme phagocytée par la démocratie, qui l’a digérée. Par conséquent, à la différence de ce qui se jouait au moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la crainte d’une mainmise de la religion sur le gouvernement des hommes ne définit plus, en négatif, un objectif d’émancipation ; la lutte contre la religion a fini de donner forme et vigueur à la conquête démocratique, en tout cas comme ligne de force civilisatrice.
2° l’espoir des lendemains qui chantent jouait naguère un rôle quasi religieux pour tout une partie de la population. Le communisme n’avait pas réussi à échapper à devenir ce que critiquait son fondateur dans la religion : un opium du peuple. Mais ce qui sapait les fondements de la religion sapait également les fondements du communisme : tout régime téléologique (c’est-à-dire assignant à l’histoire et à l’Homme une finalité morale, un bien à conquérir, paradis divin ou économie planifiée) ne pouvait que dégénérer en totalitarisme. Aussi une telle aspiration ne peut-elle plus, aujourd’hui, jouer le rôle de résolution politique.
3° cette état de fait nous laisse dans une situation « déconcertante », pour ne pas dire désolante. La liberté sans la crainte de l’oppression ressemble à une richesse encombrante, dont les hommes ne sauraient user raisonnablement. Mais impossible pour autant de leur proposer une société radicalement différente pour remobiliser leur ardeur émancipatrice. Autrement dit, la démocratie moderne est comme au sommet d’une crête, bordée de deux précipices. Et le plus raisonnable est encore de rester au sommet de cette crête.
*L’autonomie est le régime de l’homme se donnant à lui-même ses propres règles, qu’elles soient individuelles (morales) ou collectives (lois et gouvernements). A l’inverse, l’hétéronomie est le régime de l’homme qui reçoit ses règles d’une altérité ou d’une transcendance quelconque, notamment divine.
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