La violence ne s’excuse pas, mais elle s’explique. Et elle ne se combat pas seulement frontalement, dans un rapport de force où le plus fort doit affirmer son autorité sur le plus faible : elle doit également se prévenir, se contenir, s’apprivoiser. Au risque, sinon, d’engendrer une escalade ou de devenir chronique. C’est tout le danger contenu dans la politique que propose Nicolas Sarkozy.
Les idées sous-jacentes au discours répressif de Sarkozy ne doivent pas être occultées, car elles sont des non-dits parfaitement compris, à la fois par ceux qui les approuvent et par ceux qui les subissent. Ces idées, ce sont la culpabilisation (« la responsabilité individuelle des émeutiers est entière, ils sont les seuls coupables de leurs actes, ils sont à condamner sans autre forme de procès, s’interroger sur la motivation de barbares est inepte ») et le rejet (« pas de demi-mesure pour ceux qui ne veulent pas s’intégrer », « ceux qui se plaignent de ne pas être intégrés sont toujours suspects de ne pas en faire assez pour trouver leur place dans la société »). A ce compte, bon nombre de maux sociaux s’expliqueraient par le comportement déviant ou insuffisant de ces « étrangers », fils et filles (ou même petits fils et petites filles) d’étrangers, enfant d’une « immigration incontrôlée », « subie », qui « ruine notre pays, sème le désordre et le chaos dans nos villes et fait régner la peur dans nos foyers »*. L’implicite dans le discours sécuritaire, c’est le racisme, la désignation d’un bouc-émissaire sur le dos duquel on fête la réconciliation nationale. Et tant pis s’il n’y a pas de projet, ni même de volonté d’améliorer les choses, puisque « entre nous, on se comprend ».
Mais plus grave encore : lorsqu’il se double de la glorification du modèle social français, fait d’ « égalité des chances » et de « négation des particularismes », ce discours devient ignoble pour ceux qui, quotidiennement, subissent une violence non moins importante : les discriminations à répétition, dans le travail, les études, le logement, les loisirs… Comment veut-on, si l’on reproche à ceux pour qui toutes les portes sont fermées par avance, de ne pas en faire assez, que la pression ne monte pas dans la cocotte ? Ajoutons à cela la stigmatisation de la religion, suspecte d’archaïsme à minima, de terrorisme à maxima, ajoutons à cela la relégation sociale et géographique, ajoutons à cela le cadre de vie détérioré et l’arrogance d’une société qui s’interroge sur elle-même (mais pas au-delà du périph) mais vit dans l'opulence, ajoutons à cela le complexe d’une histoire coloniale toujours pas assumée, sans laquelle les racines d’une bonne partie de la population sont tronquées : l’égalité des chances n’existe plus que pour ceux qui ont des chances, et la négation des particularismes s’apparente rapidement à de la glorification identitaire.
Face à cette situation, le rôle des travailleurs sociaux, des éducateurs et des acteurs associatifs ne pouvaient déjà souvent, au mieux, qu’être palliatif : pacifier, canaliser, à défaut de pouvoir solutionner. Alors si, en plus, on menait campagne, comme l’a fait le gouvernement Raffarin, pour l’engagement bénévole et le dévouement, tout en supprimant les emplois jeunes et en réduisant les subventions, autant dire qu’on chargeait la barrique de poudre.
La droite au gouvernement, qui vient de nier ces problèmes avec une superbe arrogance en continuant à stigmatiser les fauteurs de trouble, tout en refusant de reconnaître la gravité de la situation, et en se chamaillant sur fond de querelles de personnes, porte la responsabilité d’anéantir tous les efforts de ceux qui, quotidiennement, travaillent à la pacification des quartiers et cherchent des solutions pour lutter contre les discriminations.
Alors oui, il faut, enfin, se saisir de la question des discriminations à bras le corps, comme d’une priorité absolue. Alors oui, il faut repenser un soi-disant modèle d’intégration dont la principale réussite, aujourd’hui, est une situation quasi ségrégationniste. Alors oui, il faut enfin dire quelle est la part de la société dans l’échec de l’intégration. Lionel Jospin avait peut-être été naïf, en pensant que l’emploi suffirait à résoudre la question : mais peut-être son erreur n’était-elle pas tant de ne pas s’être attaqué à l’insécurité, que ne de ne pas avoir été assez efficace dans la mise à terre des discriminations. S’il y a une chose à médiatiser en urgence, c’est moins l’omniprésence des forces de polices et la multiplication des contrôles au faciès, qu’une détermination sincère à trouver des solutions concrètes pour une égalité véritable.
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*Pour s'assurer que ces arguments ne sont pas la caricature de ceux qui les emploient, il suffit de lire cette tribune, à proprement parler inqualifiable, parue dans le Figaro ce matin.
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